3 kilos de grossesse et 1 test de patates, s’il vous plaît!

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La nouvelle est tombée mardi soir, aussi inattendue que surprenante.

Le Gouvernement, par la voix de son ministre de la consommation, Monsieur Benoît Hamon, annonce soutenir un amendement à la « Loi consommation », en débat au Parlement, permettant la vente des tests de grossesse et d’ovulation hors pharmacies.

Un orage électrique déferla immédiatement sur mes synapses.

Ma première réaction, épidermique, était, vous l’avez compris, la défense à tout crin du monopole pharmaceutique, gage de protection de la santé publique, de l’égale répartition de l’accès au médicament sur le territoire national, et de l’indépendance financière et déontologique à l’égard de réseaux financiers bien plus motivés par le lucre que par la santé de leur prochain.

Mais voilà, mercredi matin, après cette nouvelle qui, au demeurant, je ne vous le cache pas, ne m’a pas empêché de tomber avec entrain dans les bras de Morphée, j’allume comme chaque matin mon ordinateur pour me précipiter sur les réseaux sociaux, cédant à mon addiction.

Bref, j’ouvre mes messages, et, un ami journaliste me pose la question qui tue et vous réveille le ciboulot encore embrumé en deux temps et trois mouvements: « que penses-tu des tests de grossesse en grande surface? »

Plus question de rigoler et de se laisser guider par son cerveau reptilien, il faut peser le pour et le contre, être objectif.

Je rassemble donc les arguments des uns et des autres, pour, contre, et, par la même occasion, je mets de l’ordre dans les miens.

Le résultat de ce « brain-storming » vous est livré ici.

Du côté du Gouvernement, Monsieur Hamon considère cette mesure comme une nécessité économique et un pas vers une baisse « significative » des prix du dispositif devenu subitement, et, par on ne sait quel hasard, l’objet de toutes les attentions et un enjeu économique de taille qu’on n’aurait pas soupçonné jusque là.

Au sortir du Conseil des ministres et avec le renfort, sur son blog, d’une « e-pétition » inédite de la part d’une ministre cherchant du soutien sur internet, la Ministre aux droits des Femmes, porte-parole du Gouvernement, Madame Najat VALLAUD-BELKACEM, donne à cet amendement le statut de « grande avancée pour la santé publique » et donne des garanties sur son implication personnelle à la rédaction des nouvelles notices…

Une responsable du planning familial expose, sur les ondes télévisées, l’absence de conseil supposé de la part des pharmaciens lors de la vente des bâtonnets magiques et de la gêne apparemment occasionnée par leur achat en officine, où, notons-le au passage ils sont désormais disponibles en accès libre…

Nous manquait dans cet aréopage l’intervention d’une association de consommateurs, bien connue pour son animosité et ses guets-apens réguliers à l’égard des pharmaciens, dont on connaît les liens avec la grande distribution, qui accuse le Gouvernement d’attaquer le monopole honteux par le petit bout de la lorgnette et qui comme le chanteur Antoine il y a plus d’un bail, en 1966, voudrait voir la pilule et tout le reste en vente non plus chez Monoprix, mais chez qui on sait…

J’écoute avec attention nos syndicats. De l’Ordre des pharmaciens, point d’écho. Classique.

Voilà les forces en présence, passons les donc, moi y compris, aux rayons X de la bonne et de la mauvaise foi, de la compétence et de l’incompétence à juger de ce problème, devenu subitement, et, sans mauvais jeu de mots teinté d’anglicisme, prégnant.

Commençons par Monsieur Hamon et son pouvoir d’achat.

Le Ministre, comme tant d’autres avant lui qui ne connaissaient ni le prix d’une baguette de pain ni celui d’un ticket de métro, semble bien mal informé des prix pratiqués en officine, que ses services sont pourtant sensés disséquer et analyser. Classique bis.

Les tests de grossesse qui se vendaient autrefois chèrement, il faut l’avouer, aux alentours de 15 euros, se trouvent relégués désormais dans une gamme de prix allant de 2 à 6 euros, selon qu’on voudra des options plus inutiles les unes que les autres…
La concurrence entre officines, niée à dessein par certains, a fait son œuvre.
Cela ne représentant, à l’évidence, pas un pan majeur de l’économie officinale, et même si les petits ruisseaux font les grandes rivières, on ne peut guère opposer aux pharmaciens l’argument de mauvaise foi lorsqu’ils crient à l’atteinte à la santé publique.

Si tant est que la grande distribution puisse faire baisser les prix de quelques centimes, à l’échelle du nombre de tests de grossesse achetés par une femme tout au long de sa vie, pas de quoi faire des folies ou se constituer un confortable bas de laine.

En ce qui concerne les tests d’ovulation, leur cherté est bien plus liée à une utilisation somme toute très confidentielle et aux prix pratiqués par les fabricants, qu’à une volonté de la part des pharmaciens de s’enrichir.

Faisons maintenant entrer dans la danse Madame Vallaud-Belkacem, au demeurant fort sympathique, avec laquelle je partage bien qu’homme le combat féministe, acompagnée de sa « grande avancée de santé publique ».

Nous nous intéresserons plus loin, lors du passage de mes propres réflexions aux rayons inquisiteurs et « dénudeurs » , aux vrais problèmes de santé publique.

Mais posons nous tout d’abord cette question: une grande avancée de santé publique trouve-t-elle sa place dans un amendement à une Loi sur la consommation?

C’est faire bien peu de cas de la santé publique en général et de la santé des femmes en particulier, que de la reléguer au statut de bien de consommation courante.

Le cavalier législatif est habile, et l’on peut rester perplexe sur un amendement tombé du ciel et qui recueille illico l’appui de deux ministres à grand renfort de e-pétitions « bloggesques »…

Oui mais voilà, pour faire passer la pilule, Madame Vallaud-Belkacem assure de son implication personnelle à la rédaction de nouvelles notices riches de tous les conseils nécessaires aux patientes devenues utilisatrices.
Quand on sait ce que deviennent en général les notices des médicaments, on peut ricaner doucement.

Et voilà que, sous prétexte d’une avancée pour les Femmes, on les renvoie au face-à-face avec une feuille de papier, gommant le contact humain avec un professionnel de santé de chair et d’os, et, on les formate, elles et leur physiologie pourtant bien plus particulière que collective, en les faisant rentrer dans les cases prédéfinies d’une notice.

Oui, le cavalier législatif est habile, mais mériterait d’être rebaptisé de cheval de Troie.

Car, n’en doutons pas, le but inavoué est bien d’ouvrir une première brèche dans le monopole des pharmaciens.
Vous m’en voyez fort déçu et m’avouerez qu’il est fort surprenant de voir, ce que le Président Sarkozy ne fit pas, malgré l’envie qui l’a un moment sérieusement taraudé au détour du rapport Attali, un Gouvernement socialiste, charmé par je ne sais quelle sirène malfaisante, s’apprêter à s’y engouffrer.

Relevons cependant, dans ce concert gouvernemental, l’absence remarquée et remarquable de la principale intéressée lorsqu’il s’agit de santé publique. La Ministre de la santé, Madame Marisol Touraine, certes empêtrée dans des affres familiales qui au demeurant ne nous regardent pas, ne pipe mot. Son silence en est même assourdissant pour ne pas dire abasourdissant.
Rien de surprenant à cela, venant d’une ministre plus comptable qu’autre chose, dont on connaît les relations plus que tendues avec l’ensemble des professionnels de santé et sa propension à renier le lendemain les engagements, fussent-ils écrits, qu’elle a pris la veille.

Passons maintenant à cette responsable du planning familial exposant l’insuffisance de conseil des pharmaciens et la gêne occasionnée par l’achat en officine.

Cette dame, auréolée de ses connaissances et de ses certitudes que malheureusement toutes n’ont pas, ne met sans doute que rarement les pieds chez un pharmacien, ou le renvoie rapidement dans ses buts, n’ayant pas besoin des conseils qu’il se propose spontanément de lui prodiguer, puisqu’à l’évidence, elle, elle sait!

Certes on trouvera toujours dans ces pharmacies ressemblant plus à des supermarchés qu’autre chose, le prix plutôt que le conseil, mais on trouve aussi partout en France de ces pharmacies de village et de quartier, où, pharmaciens et préparateurs tissent des liens privilégiés avec leur patientèle, ne rencontrent aucune difficulté à parler de sexualité comme l’on parle de la pluie et du beau temps, accueillent qui le désire dans un bureau discret et ne se livrent pas à des conversations de comptoir au vu, au su et à l’ouïe de tout le monde comme on prend un ballon de rouge au zinc du bistrot du coin.

Et la santé publique dans tout ça?

Nous y voilà. Il est temps de me passer au crible des rayons X moi aussi.

Comment ai-je forgé mon avis me direz-vous? En m’inspirant avant tout de mon expérience professionnelle.

Quel est-il? Je vous le livre.

Non, les tests de grossesse et d’ovulation ne sont pas des « produits » comme les autres, ce sont des dispositifs médicaux d’autodiagnostic qui n’ont pas leur place, au pire entre les carottes et les petits pois, au mieux entre les cotons-tiges et les mouchoirs en papier.

Prenons les situations les unes après les autres.

De prime abord, je dois bien l’avouer, l’achat hors pharmacie par une femme ayant un désir d’enfant et souhaitant confirmer une grossesse désirée, attendue, voire programmée, ne m’est pas apparu comme saugrenu.

Oui mais voilà, combien de fois me suis-je trouvé en face d’une patiente qui, achetant son test, accompagnait cette demande par l’achat d’un ou plusieurs médicaments pour son usage personnel, et, classiquement d’ibuprofène.
Nul doute que la caissière du supermarché, si respectable soit-elle, ne sera pas en mesure de détecter le danger potentiel et d’avertir sa cliente de la nécessité de pratiquer en priorité le test, même si la douleur l’assaille, et, de s’abstenir de la médication potentiellement tératogène. C’est ce que je fais avec mes patientes, engageant au détour, le dialogue sur le futur suivi de la grossesse si, comme elles le souhaitent avec ardeur, le test s’avérait positif.

Quid de la patiente qui vient chercher son test et vous annonce un accident de contraception?

Oui, sans gêne aucune elle vous en parle, parce-que vous la connaissez depuis des années et qu’elle vous fait confiance.
La caissière du supermarché fera-t-elle le point avec elle sur sa méthode actuelle de contraception et les raisons de l‘ « accident»? Lui exposera-t-elle l’existence d’autres méthodes dont elle pourra discuter avec son médecin généraliste ou son gynécologue? Trouvera-t-elle tout cela dans la notice de Madame Vallaud-Belkacem? J’en doute.

Là où le problème devient plus dangereux, n’ayons pas peur des mots, c’est lorsqu’il touche à la politique de prévention et de dépistage.

Combien de jeunes filles mineures, très jeunes parfois, malheureusement peu au fait encore de toutes les problématiques liées à la sexualité en général et à la leur en particulier, viennent acheter un test de grossesse après un rapport non ou mal protégé?

Le test de grossesse n’est pas une réponse appropriée à ce genre de situation qui peut vite devenir catastrophique pour la jeune fille.

Une grossesse non désirée ou une contamination par une infection sexuellement transmissible banale ou dramatique peut survenir dès le premier rapport.

Non, un accès étendu de ces tests ne sera pas une avancée de santé publique pour elles.

Contrairement à la caissière du supermarché, le pharmacien est formé pour détecter ces situations d’urgence, car il s’agit bien d’urgence.
Il est formé pour proposer une contraception d’urgence, et a l’obligation, pour les jeunes filles mineures, de les recevoir en entretien avant cette délivrance pour faire le point avec elles sur les infections sexuellement transmissibles, les vaccinations, les orienter vers un centre de dépistage ou leur médecin généraliste, sur les moyens de contraception et les possibilités de se les procurer anonymement et gratuitement.

Il est formé, dans un pays où le taux d’IVG notamment chez les jeunes filles ne diminue pas, à les orienter au mieux, vers un centre de planning familial, un centre d’IVG, leur médecin généraliste, pour éviter le dépassement des délais impartis par la Loi.

Toute rupture de ce lien avec les professionnels de santé, qui ne peut être remplacé par une notice sitôt jetée à la poubelle, va à l’encontre de toutes les politiques de prévention et d’accès à la contraception.

Livrer les tests de grossesse à la grande distribution c’est rompre ce lien, non Madame Vallaud-Belkacem, ce n’est pas une avancée de santé publique, c’est une régression.

Certes les femmes revendiquent et ont le droit à la libre disposition de leur corps, mais je ne pense pas qu’au bout du compte elles demandent à être livrées à elles-mêmes.

Gageons que nos députés et sénateurs sauront renvoyer Madame Vallaud-Belkacem et Monsieur Hamon à leurs champs de compétence respectifs et sauront fort à propos rappeler à Madame Touraine que ces questions sont du sien, qu’avant d’être comptable en deniers, elle l’est avant tout de la santé de ses concitoyens, et, que son silence est coupable.

Doc Philou.

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2 réflexions sur “3 kilos de grossesse et 1 test de patates, s’il vous plaît!

  1. Une très jeune fille entre dans une pharmacie et achète un test de grossesse. Vingt minutes plus tard elle revient, accompagnée de son tout aussi jeune compagnon et présente le test au pharmacien en demandant « ça veut dire quoi ça ? » « positif » « ź´êtes sûr ? » « Po-si-tif » Elle frappe alors son compagnon en lui disant « tu vois je te l’avais dit ! » et fond en larmes. Le pharmacien tente alors de rassurer ces jeunes gens et les oriente vers la PMI la plus proche.

    Et puis il y a les demandes de test de grossesse accompagnés de questions qui font remonter que le rapport ne date que de quelques jours. Certains souriront à l’évocation de ce cas de figure qui n’a pourtant rien d’impossible (tout comme les demandes de contraception d’urgence pour des rapports ayant eu lieu lors des 7 jours de pause entre 2 plaquettes de pilules oestro-progestatives).

    Je pense que tout pharmacien qui a pu rencontrer ce genre de situations ne peut que sauter au plafond tandis que les « empêcheurs de marcher sur la tête » se frottent déjà les mains.

  2. Je cherche encore des pharmaciens comme cités dans ce billet.
    Mon conjoint est parti un jour à la recherche d’un test de grossesse pour moi. Sur 5 pharmacies aucune n’en avait à moins de 15€, la majorité du temps c’est 17€. Les tests d’ovulation sont encore plus cher.
    Mon conjoint en a finalement pris un et n’a reçu aucun conseil.
    Impossible d’obtenir par la suite de simples bandelettes. Obligée de commandée sur internet.

    Les pharmacies par chez moi sont plus remplies de préparateurs que de pharmaciens. Les conseils sont très rare, si ce n’est le fameux « à prendre au moment/en dehors des repas ». La première fois où quelqu’un à la pharmacie nous a expliqué quelque chose, c’est qu’il refusait de nous vendre tel vaccin pour mon conjoint, parce que « ça ne se fait pas chez l’adulte », alors que nous avions une ordonnance et que mon conjoint devait avoir ce vaccin pour continuer son travail en milieu hospitalier. La seconde fois c’était pour me dire qu’on refusait de me donner mon anti-histaminique parce que j’avais fait un renouvellement dans une autre officine de la ville…

    Dans ma campagne on ne parle pas sexualité avec le pharmacien, on ne parle quasi pas d’ailleurs. J’ai plus l’impression de voir des épiciers que des professionnels de santé. Alors si les bons pharmaciens, qui prennent le temps de connaître leur clientèle et de l’informer/conseiller existent, je veux bien qu’on m’en envoie par ici. J’en serai même très heureuse.

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